
Manuel pratique de la communication de crise
Vous cherchiez un cours magistral sur la communication de crise ? Christophe Lachnitt revient ici sur la manière dont les organisations peuvent et doivent aborder ce sujet. Un Ă©pisode riche, illustrĂ© d’exemples, fruits d’une longue expĂ©rience. Une conversation avec Hubert Callay d’Amato.

Christophe Lachnitt est consultant et conférencier. Il intervient sur des sujets tels que l’optimisation de la stratégie, l’organisation et la performance des directions de la communication et du marketing. Il a été DirCom chez Naval Group et chez Alcatel, ainsi que Directeur Marketing et Communication chez Microsoft.
Suivez Christophe sur les réseaux sociaux:
Paroles de Leaders sur les réseaux sociaux :
Et en podcast sur :
Paroles de Leaders est une plate-forme media créée par ExtraMile. Elle repose sur des podcasts ainsi que sur des capsules vidéo courtes, permettant de délivrer l’essentiel d’un sujet sur les tendances et les enjeux business, économiques ou sociaux [en savoir plus].
Contact :Â contact@extramile.agency
Cet Ă©pisode a Ă©tĂ© conçu et rĂ©alisĂ© par Paroles de Leaders pour en partenariat avec Dunod Ă l’occasion de la publication a 9e Ă©dition du Communicator, l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence sur les mĂ©tiers de la communication. Les podcasts et de vidĂ©os produits par Paroles de Leaders constituent la version augmentĂ©e de l’ouvrage, « Toute la communication pour un monde plus responsable », Ă retrouver sur le site de Dunod.
Transcription
Hubert Callay d’Amato : Bonjour Christophe, nous enregistrons ce podcast avec vous en pleine pĂ©riode de dĂ©confinement et d’incertitudes. La crise n’est pas vraiment terminĂ©e, les consĂ©quences du confinement sont encore devant nous. En tant que spĂ©cialiste et praticien de la communication de crise, nous avons donc envie de vous demander vos ressentis et vos rĂ©actions sur la manière dont les entreprises ont gĂ©rĂ© la crise.Â
Christophe Lachnitt : Il me semble qu’il est intĂ©ressant de constater l’Ă©tat dans lequel les entreprises sont entrĂ©es dans cette crise. L’une de mes Ă©tudes favorites, parmi toutes celles que je lis, est une Ă©tude annuelle publiĂ©e chaque annĂ©e depuis 20 ans: c’est le Trust Barometer de Edelman. C’est une Ă©tude mondiale extrĂŞmement sĂ©rieuse, qui montre que, lorsque les entreprises sont entrĂ©es dans cette crise, elles Ă©taient les institutions auxquelles les peuples faisaient le plus confiance Ă Ă©galitĂ© avec les ONG. En France, les ONG Ă©taient jugĂ©es plus dignes international, il est quand mĂŞme très significatif de voir que la confiance aux entreprises est Ă©quivalente Ă celle faite aux ONG. Les mĂ©dias et les gouvernements Ă©taient tous les deux un peu distancĂ©s par rapport Ă ces deux institutions.
Ce préalable étant posé, par rapport à votre question, il y a deux manières de répondre sur le comportement des entreprises durant la crise. Il y a une manière anecdotique, qui revient à prendre quelques cas emblématiques, et il y a une manière systémique, qui impose de regarder les données disponibles à ce sujet.
Je vais commencer par la mĂ©thode systĂ©mique qui permettra d’introduire ensuite quelques cas emblĂ©matiques.
Pour donner des indicateurs sur la gestion de la crise par les entreprises, je vais continuer Ă me rĂ©fĂ©rer Ă Edelman qui a, au mois de mai, publiĂ© Ă titre exceptionnel une Ă©tude dĂ©diĂ©e Ă la perception des quatre institutions qu’ils analysent chaque annĂ©e: les ONG, les entreprises, les mĂ©dias et les gouvernements eu Ă©gard Ă la situation liĂ©e Ă la crise du covid.
Je vais me concentrer sur la situation en France qui est celle qui vous intĂ©resse peut-ĂŞtre davantage. Ce que l’on voit en France, c’est que la confiance dans les gouvernements et dans le gouvernement Français a augmentĂ©, mais qu’elle a moins augmentĂ© que dans d’autres pays, notamment des pays voisins comme l’Allemagne et la Grande Bretagne. Nous avons toujours cette situation de dĂ©fiance qui caractĂ©rise un peu la relation des Français au pouvoir en ce moment. Nous sommes aussi l’un des seuls pays dans lequel la confiance dans les entreprises n’a pas augmentĂ©. Le niveau de confiance dans les entreprises est restĂ© le mĂŞme que ce qu’il Ă©tait, ce qui est plutĂ´t surprenant par rapport aux autres pays.
Si l’on prend une perspective internationale, on s’aperçoit qu’il y a une forte dĂ©ception Ă l’Ă©gard des entreprises. Plus en dĂ©tails, on remarque par parmi les dirigeants des institutions qu’étudie Edelman, le PDG sont considĂ©rĂ©s comme les plus dĂ©cevants, par rapport aux attentes placĂ©es en eux. Seulement 29% des personnes interrogĂ©es Ă l’Ă©chelle mondiale considèrent qu’ils ont fait un travail remarquable, ce qui constitue le score le plus bas.Â
Comment analyser cet état de fait ?
En premier lieu, il me semble que c’est Ă©videmment la consĂ©quence du niveau de confiance que j’ai Ă©voquĂ©e dans mon propos liminaire Ă l’Ă©gard des entreprises. Plus les attentes sont fortes Ă l’Ă©gard d’une institution ou de ses reprĂ©sentants, plus ces attentes peuvent ĂŞtre déçues. Il se trouve qu’Ă l’Ă©gard des dirigeants d’entreprise les attentes sont encore fortes, puisque 65% des personnes interrogĂ©es par Edelman en avril dans l’Ă©tude publiĂ©e au mois de mai estiment que les dirigeants d’entreprises devraient prendre les choses en main dans la gestion de la pandĂ©mie. L’ attente est donc extrĂŞmement forte.
Deuxième point, on s’aperçoit que les entreprises ne recueillent pas une majoritĂ© d’assentiment dans trois domaines assez essentiels. La première est la disponibilitĂ© de leurs produits dans cette pĂ©riode de crise. La deuxième est la protection des collaborateurs. La troisième est la prĂ©paration du rebond post-crise. Dans ces trois domaines, les entreprises obtiennent respectivement 47, 44 et 42% de jugement positif, en dessous de la majoritĂ©.
Cela m’amène Ă Ă©voquer un point qui peut aussi peut-ĂŞtre expliquer la dĂ©ception Ă l’Ă©gard des entreprises dans cette pĂ©riode de pandĂ©mie : ce sont les gouvernements qui ont Ă©tĂ© en première ligne pour gĂ©rer la crise. Nous avons vu le retour de l’Etat-providence et des missions rĂ©galiennes de l’Etat. Et pour la perception Ă l’Ă©gard des entreprises, on peut aussi penser, comme cela se reflète dans les trois chiffres que je viens d’Ă©voquer, qu’elle est teintĂ©e par le fait que les personnes interrogĂ©es ont sur les entreprises Ă la fois un regard de consommateurs et un regard de collaborateurs. Les entreprises sont jugĂ©es Ă l’aune de cette double perception, ce qui peut peut-ĂŞtre expliquer une part de la dĂ©ception par rapport Ă des attentes qui Ă©taient très Ă©levĂ©es.
Cette analyse systĂ©mique succincte Ă©tant posĂ©e, j’ai rĂ©flĂ©chi Ă quelques cas exemplaires d’un cĂ´tĂ© positif ou nĂ©gatif. Je voudrais partager avec vous deux cas qui symbolisent ce que je pense de la gestion de crise en gĂ©nĂ©ral par les entreprises. J’ai pris deux cas de groupes hĂ´teliers car ce sont deux cas emblĂ©matiques et qu’Ă©videmment les groupes hĂ´teliers figurent parmi les secteurs d’activitĂ© les plus touchĂ©s par cette crise.Â
Je vais commencer par le cas positif. C’est un groupe hĂ´telier du nom de Win Resorts, qui possède notamment des hĂ´tels casinos Ă Las Vegas.. Qu’ont-ils dĂ©cidĂ© de faire ? Ils ont dĂ©cidĂ© de continuer Ă payer leurs salariĂ©s pendant toujours la pĂ©riode de fermeture de l’Ă©tablissement, et non seulement Ă payer leurs salaires, mais aussi leurs pourboires. Evidemment, on sait que dans ces mĂ©tiers et surtout aux Etats-Unis les pourboires reprĂ©sentent une part significative de la rĂ©munĂ©ration des personnes concernĂ©es. C’est une mesure qui leur coĂ»te 8 millions de dollars par jour alors que leurs Ă©tablissements sont complètement fermĂ©s.
En parallèle, ils ont été très actifs dans leurs communautés locales en faisant des dons de centaines de milliers de masques mais aussi de dizaines de milliers de repas préparés dans les restaurants par les équipes de cuisine de leurs établissements.
Ce qui est intĂ©ressant dans cet exemple ‘est que le groupe Win a connu des crises rĂ©centes notamment avec le dĂ©part de son fondateur pour une histoire de scandale Ă©thique, mais que dans cette crise, il a un peu retrouvĂ© ses fondamentaux, c’est-Ă -dire l’application de ce qu’il considère et communique comme Ă©tant sa raison d’ĂŞtre qui est de prendre soin de ses parties prenantes.
Ce faisant, dans le traitement qu’il a eu de cette crise, le groupe Win et son nouveau patron ont donnĂ© Ă la fois du sens non seulement Ă la gestion de la crise mais aussi Ă ce que l’entreprise sera lors de son retour en activitĂ©. A la fois ses collaborateurs qui ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de ce traitement assez exceptionnel surtout lorsque l’on connaĂ®t l’environnement du monde du travail aux Etats-Unis et ses parties prenantes qui ont pu en ĂŞtre informĂ©es verront avec un Ĺ“il particulier la sortie de crise et la reprise d’activitĂ© du groupe Win.Â
En regard de ce comportement plutĂ´t exemplaire, mĂŞme si aucune entreprise n’est Ă©videmment jamais parfaite, on peut Ă©voquer le groupe Marriott. C’est un groupe d’une toute autre envergure que Win. Marriott est la plus grande chaĂ®ne d’hĂ´tels au monde et a rĂ©alisĂ© l’an dernier plus d’1,2 Mds de bĂ©nĂ©fice.
Ce qu’a fait Marriott est assez intĂ©ressant Ă la fois en termes de gestion de crise et de com de crise. Il a commencĂ© par publier une vidĂ©o très Ă©mouvante et très empathique de son PDG qui se trouve ĂŞtre atteint d’un cancer oĂą il apparaĂ®t chauve en raison des traitements de son cancer et oĂą il fait le lien entre sa situation personnelle et la crise que vit Ă la fois le monde entier et en particulier les collaborateurs du groupe. Lorsque j’ai vu cette vidĂ©o que j’ai d’ailleurs relayĂ©e sur mes canaux, je me suis dit qu’il s’agissait d’un bel exemple de management empathique et de prise en compte des parties prenantes.
Pourtant, on s’est ensuite aperçu que la communication Ă©tait beaucoup plus reluisante que les actions. A l’inverse de Win, Marriott a mis Ă pied la majoritĂ© de ses collaborateurs amĂ©ricains. On sait qu’aux Etats-Unis lorsque des salariĂ©s sont mis Ă pied, leur accès Ă Â l’assurance maladie en mis en danger, ce qui est Ă©videmment une dĂ©cision lourde de consĂ©quences dans le cadre d’une crise sanitaire. Parallèlement, le groupe Marriott a dĂ©cidĂ© de payer plus de 160M de dollars de dividendes Ă ses actionnaires en mĂŞme temps qu’il mettait ses collaborateurs en difficultĂ©. Et troisième action prise dans la mĂŞme sĂ©quence, il a proposĂ© d’augmenter la rĂ©munĂ©ration de son PDG.Â
Ce qui est intĂ©ressant est que l’on ne peut pas juger une communication de crise de manière dĂ©corrĂ©lĂ©e des actions prises par les entreprises. J’aime bien employer un nĂ©ologisme qui est qu’Ă cĂ´tĂ© de communication, il faut parler de « communic’action. » D’un cĂ´tĂ© on communique et de l’autre les entreprises agissent. Certes, et surtout dans des situations de crise, la communication des dirigeants peut ĂŞtre performative, mais elle ne peut pas pour autant ĂŞtre dĂ©connectĂ©e de la rĂ©alitĂ© des entreprises.Â
Autre liaison intĂ©ressante, Ă©tymologiquement au XIVe siècle, communiquer voulait dire « mettre en commun”. On retrouve, dans le mot communication, la mĂŞme racine que dans “communauté”. Il est important Ă mes yeux que la communication d’une entreprise soit en permanence, et particulièrement en pĂ©riode de crise, aussi destinĂ©e Ă reflĂ©ter le rĂ´le de l’entreprise vis-Ă -vis de ses communautĂ©s.
A cette aune, la vidĂ©o de Marriott Ă©tait beaucoup plus empathique, Ă©mouvante et forte que les vidĂ©os diffusĂ©es par le PDG de Win qui a lui aussi utilisĂ© ce support pour expliquer ce qu’il faisait. Les vidĂ©os Ă©taient moins bien produites et encore une fois le PDG de Win avait moins d’empathie dans son discours que celui de Marriott, mais in fine, lorsque l’on ne regarde pas seulement la communication mais aussi la « communic’action », la communication de crise de Marriott risque de produire plutĂ´t un effet boomerang en premier lieu vis-Ă -vis de ses parties prenantes internes.Â
Hubert Callay d’Amato : L’autre jour nous recevions sur Paroles De Leaders une spĂ©cialiste de la communication financière, StĂ©phanie Lacan Tabouis, de Publicis. Elle nous disait justement qu’aujourd’hui la communication financière avant changĂ© notamment sous l’impulsion des rĂ©seaux sociaux, puisque l’on ne peut plus tellement se permettre de communiquer sur l’augmentation du PDG ou le partage de dividendes en mĂŞme temps que l’on dĂ©cide d’un plan social. Cela tombe sous le sens, mais comment expliquer qu’une entreprise mondiale comme Marriott connaisse un faux-pas de ce type ?
Christophe Lachnitt : C’est d’autant plus Ă©tonnant que le PDG de Marriott Ă©tait aussi je crois co-prĂ©sident de l’initiative Business Round Table qui l’Ă©tĂ© dernier aux Etats-Unis avait dĂ©crĂ©tĂ© que que dĂ©sormais toutes les parties prenantes d’une entreprise devaient revĂŞtir et avoir la mĂŞme importance dans son management. Cela allait Ă l’encontre de la pensĂ©e dominante qui voulait que les marchĂ©s financiers et les actionnaires de l’entreprise soient les parties prenantes les plus importantes.
C’est mĂŞme d’autant plus Ă©tonnant que la communication du groupe Marriott sur le rĂ´le des communautĂ©s, des parties prenantes et sur l’empathie ne date pas de cette crise, elle est ancienne.Â
Pour Ă©largir un peu la question, je pense que les entreprises qui s’en sortent le mieux dans cette crise et dans toutes les communications de crise, sont celles qui sont authentiques, c’est-Ă -dire qui continuent Ă se comporter comme elles se comportaient avant la crise et qui se comportent de manière cohĂ©rente pendant la crise entre ce qu’elles font et ce qu’elles disent. Ce sont aussi les entreprises qui donnent du sens. Celles qui ne le font pas transforment leur communication de crise en crise de communication. Elles ajoutent une nouvelle crise – de communication- Ă la crise qu’elles essayent de gĂ©rer.
Il me semble que pour beaucoup entreprises cette pandĂ©mie va ĂŞtre un moment de vĂ©ritĂ© et un juge de paix pour la cohĂ©rence entre les paroles et les actes. On parle beaucoup de « raison d’ĂŞtre » depuis quelques mois et quelques annĂ©es dans le domaine corporate, et il est Ă©videmment plus difficile d’ĂŞtre en ligne avec la raison d’ĂŞtre que l’on affiche lorsque l’on traverse une crise comme celle-ci. Je pense que toutes les crises majeures sont des crises d’identitĂ© dans le sens oĂą elles remettent en question l’identitĂ© projetĂ©e par une entreprise, une institution ou un gouvernement, et la rĂ©alitĂ© au quotidien de cette identitĂ©. C’est, me semble-t-il, ce que l’on observera pour plusieurs entreprises au sortir de cette crise.
Hubert Callay d’Amato : Avec votre expertise de communicant, quels conseils donneriez-vous en prioritĂ© Ă un collègue en termes de communication de crise avant, pendant et après ?
Christophe Lachnitt : Avant de parler de conseils proprement dits, il y a des points communs et des points de diffĂ©rence. Je voudrais commencer par les points de diffĂ©rence qui sont liĂ©s au traitement de l’information et Ă l’Ă©volution de ce traitement de l’information depuis la rĂ©volution numĂ©rique. Cela a un impact non nĂ©gligeable en termes de crise.
Avant mĂŞme de regarder ce traitement de l’information, ‘il faut considĂ©rer le type de crise que l’on essaye de traiter. Pour les communicants d’une entreprise, la situation est très diffĂ©rentes selon que la crise a Ă©tĂ© créée par l’entreprise elle-mĂŞme – on peut prendre l’exemple des dĂ©rives Ă©thiques de Uber,- ou qu’il s’agit une crise que l’entreprise subit, mais dont elle n’est pas responsable, ce qui est le cas pour la crise du COVID-19 pour toutes les entreprises qui n’y ajoutent pas une crise supplĂ©mentaire par leur propre comportement.
Ensuite, il faut évaluer sa gestion de crise en fonction de la nature, de la gravité, et peut-être aussi et surtout du nombre et des types de parties prenantes concernées. Dans la gestion de la communication de crise, cela va avoir une grosse influence.
Puis il y a un dernier Ă©lĂ©ment que je mentionne de temps en temps sur Superception et qui est Ă mon avis très important en termes d’image, c’est celui de se rendre compte si la crise confirme une perception nĂ©gative dĂ©jĂ ancrĂ©e dans l’esprit des parties prenantes Ă l’Ă©gard d’une entreprise.Dans le cas d’Amazon, par exemple, la crise du covid a confirmĂ© une perception ancrĂ©e chez beaucoup de parties prenantes eu Ă©gard aux conditions de travail des collaborateurs de l’entreprise. A l’inverse, une crise peut venir remettre en cause l’identitĂ© perçue d’une entreprise. Cette seconde hypothèse rend la situation potentiellement beaucoup plus grave.Â
Ensuite, il y a des points communs liĂ©s au nouveau contexte de l’information.
Tout d’abord, nous vivons Ă©videmment aujourd’hui avec les rĂ©seaux sociaux. Mais au-delĂ cet Ă©tat de fait, il faut s’interroger sur les consĂ©quences de ces rĂ©seaux sociaux en termes de gestion de crise.
J’espère de pas enfoncer de porte ouverte, mais tout le monde sait que l’une des caractĂ©ristiques des rĂ©seaux sociaux est de rendre les audiences actives. Cela signifie que l’on peut aujourd’hui rĂ©vĂ©ler des crises sur les rĂ©seaux sociaux. Beaucoup de lanceurs d’alertes et de rĂ©vĂ©lations viennent de l’intĂ©rieur d’entreprises ou d’institutions. C’était beaucoup plus rare dans le passĂ©. Et les crises engendrent beaucoup plus de conversations qu’avant.
Il me semble que la consĂ©quence stratĂ©gique de cet Ă©tat de fait ‘est qu’il est de plus en plus difficile voire impossible d’adopter une stratĂ©gie du silence comme il Ă©tait encore possible de le faire il y a une vingtaine ou une trentaine d’annĂ©es dans la gestion de crise.Â
Autre consĂ©quence des rĂ©seaux sociaux, et c’est ce que vous disiez par rapport Ă votre entretient avec la personne de Publicis, on retrouve aujourd’hui sur les mĂŞmes plateformes, forums, carrefours de discussion et d’expression toutes les parties prenantes d’une entreprise. Evidemment, l’entreprise doit prendre cela en considĂ©ration parce qu’alors qu’il Ă©tait avant encore possible de dĂ©finir des messages et d’adresser des messages un peu diffĂ©rents Ă diffĂ©rents types de parties prenantes, il faut aujourd’hui gĂ©rer la confluence de toutes ces parties prenantes sur les mĂŞmes carrefours d’expression et de discussion. Cela a des consĂ©quences majeures, notamment en pĂ©riode de crise.
Ces consĂ©quences sont d’autant plus majeures que de nombreuses Ă©tudes ont montrĂ© que l’indignation et la colère sont les sentiments qui se rĂ©pandent le plus vite sur les rĂ©seaux sociaux. Dès lors, il faut gĂ©rer cela et gĂ©rer aussi l’Ă©ventuelle propagation de ces sentiments d’une partie prenante Ă l’autre. Cet effet de contagion en termes de perception existe aussi au niveau gĂ©ographique. Le fait que tout le monde se retrouve sur les rĂ©seaux sociaux veut dire qu’il n’y a plus de crise locale. La moindre crise locale aujourd’hui peut devenir une crise nationale et demain une crise mondiale pour une marque. Il n’y a plus de petite crise. Ce qui est considĂ©rĂ© comme une petite crise par une grande entreprise, peut ĂŞtre considĂ©rĂ© comme une crise Ă©norme par l’une de ses communautĂ©s dans un secteur ou une communautĂ© gĂ©ographique et lĂ aussi se rĂ©pandre Ă travers les rĂ©seaux sociaux.
Ce sont plusieurs facteurs qui me semblent importants de prendre en compte quand on regarde le traitement de l’information et de la communication autour des rĂ©seaux sociaux.
Ensuite il y a deux Ă©lĂ©ments qui sont liĂ©s, le premier aux mĂ©dias d’information. L’accĂ©lĂ©ration du cycle de l’actualitĂ©, du fait des chaĂ®nes d’informations continues et des rĂ©seaux sociaux exige une rapiditĂ© et une agilitĂ© de plus en plus grandes dans la gestion de crise, ce qui n’est pas toujours en ligne avec les mĂ©thodes managĂ©riales et les process internes aux entreprises.
Et dernier point, on assiste Ă la montĂ©e en puissance de la manipulation de l’information. Dans les prochaines annĂ©es, les entreprises vont ĂŞtre touchĂ©es par les phĂ©nomènes que l’on voit autour des deep fakes, c’est-Ă -dire la manipulation de vidĂ©os avec des technologies d’intelligence artificielle qui les rendent quasiment indĂ©tectables et demain complètement indĂ©tectables. Puis peut-ĂŞtre encore plus dangereux pour les entreprises, la manipulation des deep fakes, non pas avec des vidĂ©os mais avec des audios : on pourrait assister Ă des manipulations notamment de bourse avec des faux enregistrements ou des enregistrements manipulĂ©s de dirigeants d’entreprise. C’est un gros risque Ă prendre en compte.
Cette introduction Ă©tant faite, pour venir Ă votre question sur les conseils, j’aime bien toujours aborder la communication de crise en trois prioritĂ©s qui valent pour avant, pendant et après.
La première est de toujours essayer de commencer par comprendre tout ce qui se passe et de rĂ©cupĂ©rer le maximum d’informations. Pourquoi ? Parce qu’évidemment l’une des recettes de la communication de crise, si j’ose appeler ça recette, c’est de toujours essayer d’anticiper les coups d’après. Il faut toujours essayer de comprendre oĂą la crise va aller, notamment en termes mĂ©diatiques. Quelle histoire risque de se raconter ? Quel rebondissement risque d’arriver ? Pour comprendre et anticiper ces rebondissements, il faut avoir une vue la plus tĂ©lescopique et pĂ©riphĂ©rique possible sur tous les Ă©lĂ©ments de la crise. Encore une fois, cela permettra d’anticiper dans la communication et dans la gestion de crise les coups d’après et d’Ă©viter un Ă©ventuel feuilletonnage.
Toujours dans ce domaine de recueil et de gestion de l’information, je pense qu’il est aussi très important que les communicants dans la gestion de crise participent Ă la prise de dĂ©cision sur le fond de la crise. En pĂ©riode de crise, il y a encore moins d’Ă©cart entre ce qu’une entreprise fait et ce qu’une entreprise dit. Il est aussi lĂ très important d’anticiper et d’essayer de prendre le plus vite possible des dĂ©cisions que parfois les dirigeants veulent repousser en se disant que la crise va se rĂ©gler toute seule ou ne va pas aller Ă son paroxysme.
Mon expĂ©rience dit qu’il est toujours mieux de prendre le plus vite les dĂ©cisions les plus douloureuses parce qu’elles coĂ»teront toujours moins chères en termes sonnants et trĂ©buchants et en termes d’image Ă l’entreprise si elles sont prises rapidement, que si elles sont prises au terme de 15 rebondissements d’une crise qui va affecter le moral des collaborateurs en interne, coĂ»ter de plus en plus cher Ă l’entreprise et dĂ©truire sa valeur en termes de marque.
Deuxième prioritĂ© en termes de gestion de com de crise, c’est de communiquer de manière la plus transparente possible, y compris sur ce qu’on ne sait pas Ă un moment donnĂ© de la gestion de crise. Pour qualifier ou illustrer cet impĂ©ratif, j’aime bien utiliser l’expression « On n’a qu’une occasion de faire une bonne première impression. » En communication de crise, on n’a pas l’occasion de faire une deuxième bonne impression. La première impression est celle qui est créée dans l’esprit des publics par la crise.
La première communication, notamment lorsque l’on communique sur une crise, doit ĂŞtre encore une fois la plus transparente possible et la plus honnĂŞte sur ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas, sur les responsabilitĂ©s de l’entreprise, etc. Cette transparence se traduit aussi par le fait d’assumer ses responsabilitĂ©s, de faire preuve d’empathie pour les victimes, de pas chercher Ă se cacher, de s’excuser lorsque cela est justifiĂ©, et de donner ainsi, par la transparence et l’attitude qu’on adopte, confiance aux parties prenantes de l’entreprise.
Cette transparence a un impĂ©ratif : la plupart du temps dans des situations de communication de crise, la communication des entreprises est plus centralisĂ©e parce que pour assurer cette transparence, cette empathie, il faut une cohĂ©rence extrĂŞmement forte de l’entreprise. On rĂ©duit donc le nombre de ses porte-paroles, plutĂ´t que de multiplier les sources d’’expression publique de l’entreprise.
La troisième prioritĂ© que j’essaie toujours de suivre en termes de gestion de crise, c’est celle de donner du sens. Donner du sens veut dire plusieurs choses.
Ça veut dire premièrement donner confiance dans la capacitĂ© de l’entreprise Ă rĂ©soudre une crise. Pour cela, il faut communiquer sur ce que l’on va faire non seulement pour rĂ©soudre la crise mais aussi pour s’assurer qu’elle ne va pas se reproduire de manière semblable. Evidemment une entreprise qui est confrontĂ©e Ă une crise et qui reste dans l’inaction, qui se cherche des excuses, qui ne cherche pas Ă tirer de leçons de cette crise et Ă la rĂ©soudre, ne donne aucun sens Ă cette crise et surtout, ne donne pas confiance Ă ses parties prenantes. Il faut montrer, dĂ©montrer ce que l’on fait pour rĂ©soudre la crise et Ă©viter qu’une autre crise se reproduise.
Dans ce domaine j’ai toujours deux axiomes fondamentaux. NumĂ©ro un, il faut toujours risquer d’en faire trop plutĂ´t que de risquer de pas en faire assez, Ă la fois sur les actions et sur la communication. Et deuxièmement, il vaut mieux toujours faire bien et vite que chercher Ă faire parfait en prenant plus de temps.
Donner du sens, au-delĂ de l’action dans la gestion de crise, c’est aussi toujours essayer d’imaginer le monde d’après. C’est très important notamment vis-Ă -vis des collaborateurs de l’entreprise qui est concernĂ©e par la crise. Evidemment, cette rĂ©flexion sur le monde d’après doit ĂŞtre menĂ©e de manière cohĂ©rente avec l’identitĂ© de l’entreprise et avec sa vision et sa stratĂ©gie sur la durĂ©e. C’est ce qui permet Ă cette rĂ©flexion d’ĂŞtre authentique. Et, c’est un prĂ©supposĂ© toujours utile en pĂ©riode de crise, elle doit ĂŞtre le plus collective possible, c’est-Ă -dire impliquer autant que faire se peut les collaborateurs de l’entreprise.
Dans la communication, on explique souvent qu’en termes de rĂ©putation “on monte par l’escalier et on descend par l’ascenseur”. Ce qu’il faut Ă©viter, avec la communication de crise et les trois prioritĂ©s que j’ai essayĂ© d’Ă©voquer, c’est de faire en sorte que cette descente en ascenseur ne soit ni trop rapide ni trop profonde, et que l’on se mette en position de reprendre une marche rythmĂ©e dans l’escalier une fois la crise passĂ©e.
Hubert Callay d’Amato : Vous citiez tout Ă l’heure le fait que les communicants doivent ĂŞtre parties prenantes au processus de dĂ©cision pendant une crise. Une crise n’est pas que la gestion de la communication ; cela concerne l’ensemble des directions de l’entreprise, et suppose donc une coordination. Lorsque l’on est au milieu d’une crise, il est souvent trop tard pour prendre des dĂ©cisions sur la façon de se coordonner. Est-ce que vous pouvez partager quelques enseignements tirĂ©s de votre propre expĂ©rience professionnelle sur le sujet ?
Christophe Lachnitt : Il se trouve que lorsque j’Ă©tais directeur de la communication du groupe DCNS Ă l’Ă©poque, aujourd’hui Naval Group, le prĂ©sident du groupe m’avait aussi confiĂ© la gestion des crises au sens global, c’est-Ă -dire dans tous leurs aspects, business, techniques, juridiques, financiers, sociaux, etc. J’ai eu cette mission pendant toute ma durĂ©e chez Naval Group donc pendant 7 ans, et nous avons gĂ©rĂ© les crises – pour celles que je peux Ă©voquer parce qu’elles ont Ă©tĂ© publiques – comme des problèmes techniques sur des navires. Les navires en question sont des sous-marins nuclĂ©aires ou le porte-avion Charles de Gaulle, avec des problĂ©matiques, qui, sur le plan technique, me dĂ©passaient de très loin. C’est l’un des enseignements sur lesquels je reviendrai tout Ă l’heure.Â
Nous avons aussi dĂ» gĂ©rer les suites de l’attentat de Karachi, tristement cĂ©lèbre parce qu’il a causé la mort de plusieurs collaborateurs du groupe. Nous avons aussi gĂ©rĂ© quelques faits divers. Par exemple, j’ai gĂ©rĂ© avec l’Ă©quipe l’extraction de collaborateurs du groupe de Mumbai en Inde lors des attaques terroristes qui avaient durĂ© 4 jours sur plusieurs hĂ´tels de la ville. J’ai gĂ©rĂ© aussi l’extraction de collaborateurs du groupe qui Ă©taient Ă ConcepciĂłn au Chili lorsqu’il y a eu un tremblement de terre de magnitude 8,8 et un tsunami. J’ai aussi, Ă©videmment, gĂ©ré toutes les crises industrielles, sociales et autres que peuvent connaĂ®tre des groupes de cette taille.
Cette expĂ©rience m’a permis d’apprendre Ă©normĂ©ment, Ă la fois sur la gestion de crise globalement et sur le rĂ´le de la communication en interaction avec les autres directions. J’en ai tirĂ© 4 enseignements.
Le premier est évident et je ne le développerai pas : un gestionnaire de crise doit être calme et avoir une bonne résistance nerveuse. Cela aide évidemment dans les périodes les plus agitées et les plus compliquées, pour prendre les bonnes décisions.
La deuxième qualitĂ© du gestionnaire de crise est d’avoir le sens de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral de l’entreprise par rapport aux intĂ©rĂŞts individuels de ses organisations et de ses dirigeants. On s’aperçoit que l’importance de la transversalitĂ© est accrue en gestion de crise parce que les crises exacerbent les diffĂ©rences d’intĂ©rĂŞts, les rĂ©flexes de protection, les rivalitĂ©s. Les crises exacerbent le stress et donc les Ă©motions de chaque membre de l’entreprise.
Troisième leçon et qualitĂ© du gestionnaire de crise, c’est d’avoir une certaine disposition qui lui permet de ne pas hĂ©siter Ă dire des choses qu’ils n’ont pas envie d’entendre aux dirigeants. Souvent dans les crises, il se passe beaucoup de choses qui vont Ă l’encontre du dĂ©roulement idĂ©al d’un plan stratĂ©gique ou d’un plan opĂ©rationnel, et il est important que les dirigeants soient au courant, y compris de ce qui ne va pas leur plaire et qu’ils soient aussi confrontĂ©s Ă des choix dĂ©cisionnels qui soient clairs. On ne doit pas se mettre dans la posture de leur dire que ce qu’ils ont envie d’entendre, parce c’est vraiment dĂ©lĂ©tère dans ce type de situation.
Dernier point, et probablement le plus important pour moi en tant que communicant, qui, par dĂ©finition ne sait rien sur rien : en situation de crise, on gère des dimensions extrĂŞmement diverses, commerciales, business, financières, juridiques, techniques, sociales et autres. Evidemment, personne n’est compĂ©tent sur tous ces domaines de manière Ă©gale. La quatrième qualitĂ© d’un gestionnaire de crise est donc d’ĂŞtre lucide sur son incompĂ©tence. Elle peut ĂŞtre complète comme dans mon cas, elle peut ĂŞtre partielle pour ceux qui viennent du domaine juridique, financier et autres. Le rĂ´le du gestionnaire de crise, ce n’est pas d’ĂŞtre compĂ©tent sur tous les domaines mais d’organiser la gestion de la crise, donc d’avoir une approche et une valeur ajoutĂ©e notamment mĂ©thodologique. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ça veut dire recueillir les informations les plus pertinentes. En gestion de crise on prend des bonnes ou des mauvaises dĂ©cisions en fonction des informations que l’on recueille et que l’on fait passer au PDG pour les dĂ©cisions ultimes. Ça veut aussi dire traiter ces informations, les trier, les hiĂ©rarchiser, etc. Ça veut dire ensuite les faire circuler. J’ai appris de mon passage chez Microsoft que Bill Gates a un prĂ©cepte Ă ce sujet. Il dit toujours que les mauvaises nouvelles doivent circuler plus vite que les bonnes. En situation de crise, c’est encore plus vrai.Â
Puis une fois qu’on a gĂ©rĂ© ce cycle de l’information, il faut mettre en place la mĂ©thodologie et le meilleur processus pour la prise de dĂ©cision, le rythme et le moment de la prise de dĂ©cision. Evidemment, tout cela est absolument dĂ©cisif en gestion de crise. On peut prendre la meilleure dĂ©cision du monde, si on la prend trop tard ou trop tĂ´t, ça peut largement handicaper la gestion de crise.
Quelles sont les personnes qui doivent être impliquées dans la gestion de crise, dans le recueil des informations ? Auprès de quelles personnes doit-on récupérer ces informations ? Quelles sont les personnes qui doivent être impliquées dans les débats sur les prises de décisions ? Si trop peu de personnes sont impliquées, le risque est de passer à côtés de certaines dimensions de la crise. Si l’on veut impliquer tout le monde, on sera moins efficace.
Puis comment organiser le dĂ©bat autour de ces prises de dĂ©cisions afin qu’elles soient efficaces mais aussi que tous ceux qui doivent ĂŞtre impliquĂ©s se sentent engagĂ©s dans ce qui va ĂŞtre dĂ©cidĂ©.
Et dernière partie, il faut mettre en place la bonne mĂ©thodologie pour surveiller l’application des dĂ©cisions qui vont ĂŞtre prises. Je me rĂ©fère toujours Ă une citation d’AtatĂĽrk que j’avais lue il y a très longtemps : il disait que celui qui applique une dĂ©cision, au fond a davantage de pouvoir que celui qui la prend. C’est vrai dans le monde nominal de la vie d’une entreprise, c’est encore plus vrai dans une gestion de crise oĂą la moindre application d’une dĂ©cision peut faire la diffĂ©rence.
Après, ou avant d’ailleurs pour ĂŞtre plus prĂ©cis, la gestion de crise est comme le sport. Une compĂ©tition se gagne beaucoup Ă l’entraĂ®nement, et une gestion de crise se gagne beaucoup en amont. Il faut prĂ©parer notamment tous les processus les plus importants, c’est-Ă -dire la stratĂ©gie de gestion de crise, ainsi que les Ă©lĂ©ments qui peuvent paraĂ®tre les plus anodins, c’est-Ă -dire la logistique, la salle de crise, la mise au clair de tous les contacts des gens qui peuvent ĂŞtre potentiellement impliquĂ©s. Tous ces petits Ă©lĂ©ments de dĂ©tails qui peuvent paraĂ®tre anodins vont faire gagner ou perdre beaucoup de temps lorsqu’une crise va Ă©clater. C’est aussi pour cela que l’on recommande toujours de tester rĂ©gulièrement les processus et les Ă©quipes concernĂ©es, afin de s’assurer que les processus sont Ă jour et que les Ă©quipes concernĂ©es sauront les pratiquer, les utiliser et les mettre en Ĺ“uvre lorsque ce sera utile et indispensable pour une bonne gestion de crise.
Hubert Callay d’Amato : Merci pour ce vadĂ©mĂ©cum, qui a l’avantage d’ĂŞtre Ă la fois synthĂ©tique et incarnĂ© dans une expĂ©rience. Il y a un point que vous n’avez pas Ă©voquĂ© qui est la question des dirigeants et de leur rĂ´le pendant les crises.
Christophe Lachnitt : Le rĂ´le des dirigeants pendant les crises est Ă©videmment dĂ©cisif. Vis-Ă -vis de l’extĂ©rieur, le dirigeant incarne l’entreprise et sa rĂ©ponse Ă la crise. En interne, il les incarne de manière encore plus forte.
Avant de tirer des leçons, on peut prendre 2 exemples très emblĂ©matiques, qui ont fait date dans l’histoire de la gestion de crise.
Le premier date de 1982. Il s’agit de la crise de Tylenol, qui est un produit antalgique de Johnson & Johnson. Pourquoi cette crise a fait date ? Parce que le dirigeant de l’entreprise a dĂ©cidĂ© d’appliquer le principe que j’Ă©voquais plus haut, et que Johnson & Johnson a en quelque sorte inventĂ© : il vaut mieux en faire trop que pas assez.Â
Cette crise est nĂ©e du fait que quelqu’un avait introduit du cyanure dans des gĂ©lules du mĂ©dicament Tylenol, elles-mĂŞmes vĂ©hiculĂ©es et produites dans des flacons. Sur la durĂ©e de la crise, il y a eu 7 morts qui ont ingĂ©rĂ© ces gĂ©lules qu’elles pensaient riches en paracĂ©tamol et qui Ă©taient aussi malheureusement riches en cyanure.
Les dirigeants de Johnson & Johnson n’ont pas cherchĂ© Ă se protĂ©ger ou Ă se soustraire Ă cette crise dont ils n’Ă©taient pas du tout responsables pour le coup. C’Ă©tait vraiment une crise exogène, ce n’Ă©tait pas un dĂ©faut de production qui aurait créé la dangerositĂ© de ce produit. C’Ă©tait, de plus, un produit extrĂŞmement important pour Johnson & Johnson puisqu’il reprĂ©sentait 17% du rĂ©sultat net du Groupe. Au lieu d’essayer de se protĂ©ger, les dirigeants du groupe ont tout fait pour essayer de gĂ©rer au mieux la crise et protĂ©ger leurs clients.
Je donne quelques exemples. Ils ont pris des mesures nationales au lieu de se contenter de mesures locales, Ă©tant donnĂ© que seule la rĂ©gion de Chicago avait Ă©tĂ© touchĂ©e par l’insertion du cyanure dans les gĂ©lules. Pourtant, dès le dĂ©part, ils ont traitĂ© la crise comme une gestion nationale. Ils ont utilisĂ© les mĂ©dias, non pas pour se dĂ©douaner et expliquer qu’ils n’Ă©taient pas responsables de la crise, mais pour alerter au maximum les consommateurs sur les dangers qu’ils encouraient, et ce, au risque d’affaiblir la marque du produit et potentiellement la marque du groupe. Puis ils se sont dit que leur première responsabilitĂ© Ă©tait celle de leurs clients. Ils ont immĂ©diatement arrĂŞtĂ© la production de Tylenol, ils ont retirĂ© tous les produits du marchĂ©, soit l’Ă©quivalent de plus 100M de dollars. Ils ont organisĂ© un rappel de tous les produits achetĂ©s par les consommateurs. Plus de 31M de flacons ont Ă©tĂ© rapportĂ©, et ils ont fourni Ă tous ces consommateurs des produits de remplacement.
Comme je l’expliquais, cela a Ă©tĂ© le premier Ă©pisode de gestion de crise pour lequel la rĂ©ponse a Ă©tĂ© Ă ce point radicale. La part de marchĂ© de Tylenol a fortement chutĂ© puisqu’elle est passĂ©e de 35% Ă 8%, et beaucoup d’observateurs Ă l’Ă©poque ont expliquĂ© que Johnson & Johnson allait tuer la marque Tylenol.
Or, dès qu’ils ont Ă©tĂ© rĂ©introduits sur le marchĂ©, après quelques temps, les produits Tylenol, loin de subir un impact nĂ©gatif du fait de la crise, ont au contraire bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une confiance Ă©norme, car les clients de Johnson & Johnson savaient que l’entreprise ferait tout pour les protĂ©ger. Cette rĂ©introduction a Ă©tĂ© mise en place dans le cadre de l’introduction d’un nouveau flacon avec une fermeture Ă triple sĂ©curitĂ© qui Ă©tait une première mondiale. Cela a permis Ă Johnson & Johnson de redresser sa part de marchĂ© en 1 an et de redresser son cours de bourse en 2 mois.
Il est intĂ©ressant de noter que cette prioritĂ© donnĂ©e aux clients potentiellement au dĂ©triment de la rentabilitĂ© du groupe reposait sur les fondations du groupe et sur le credo voulu par Robert Johnson lui-mĂŞme en 1943 : donner la prioritĂ© aux clients. Nous avons lĂ l’illustration du rĂ´le positif d’un dirigeant d’entreprise dans la gestion de crise.
Par contraste, on peut mettre en exergue un exemple de rĂ´le nĂ©gatif, de gestion de crise ratĂ©e. La crise probablement la plus mal gĂ©rĂ©e de ces 15 dernières annĂ©es est Ă©videmment celle de BP avec l’explosion de sa plateforme pĂ©trolière DeepWater Horizon au large de la Louisiane qui a fait 11 morts et qui a gĂ©nĂ©rĂ© une immense marĂ©e noire.
La rĂ©action a Ă©tĂ© tout Ă fait inverse de celle de Johnson & Johnson, c’est-Ă -dire que BP n’a pris aucune responsabilitĂ©. Ils ont commencĂ© par blâmer leurs sous-traitants, ils ont ensuite cherchĂ© toutes les excuses possibles au lieu de s’excuser pour la catastrophe humaine, environnementale, animalière, etc., qu’ils crĂ©aient, ils ont aussi menti Ă plusieurs reprises sur la quantitĂ© de pĂ©trole qui s’Ă©chappait de la plateforme dans l’ocĂ©an. Comme je le disais tout Ă l’heure, ils n’ont ainsi pas pu crĂ©er de confiance dans la capacitĂ© du groupe Ă agir.
Cette attitude Ă©tait d’autant plus surprenante que BP s’Ă©tait rebaptisĂ© Beyond Petroleum et se prĂ©sentait depuis une dizaine d’annĂ©es comme un parangon de vertu environnementale. Pendant cette crise, pourtant, l’entreprise a manifestĂ© une absence d’empathie, de compassion humaine et animale avec des communications qui avaient toujours l’air d’avoir Ă©tĂ© rĂ©digĂ©es par des avocats. J’ai rien contre les avocats. J’ai travaillĂ© avec beaucoup d’avocats pendant des journĂ©es et des nuits sur la gestion de crise, mais il faut pas remplacer une profession par une autre.
Evidemment, cette crise est aussi connue pour avoir donnĂ© lieu Ă la dĂ©claration la plus catastrophique de l’histoire de la communication de crise qui est le fait du PDG de BP, Tony Hayward. Il avait en effet dĂ©clarĂ©, « Je voudrais rĂ©cupĂ©rer ma vie d’avant la crise. » Il a rĂ©cupĂ©rĂ© quelques mois après sa vie d’avant la crise, puisqu’il a Ă©tĂ© conduit Ă dĂ©missionner, mais sa dĂ©claration avait choquĂ© par son manque absolu d’empathie, alors que des communautĂ©s entières dans le Golfe du Mexique Ă©taient impactĂ©es en termes d’emploi, de revenus, que toute la faune et la flore souffraient catastrophiquement. On voit donc qu’il est illusoire pour des communicants de penser qu’ils peuvent corriger par une bonne communication, une mauvaise gestion de crise. La plupart du temps d’ailleurs, on voit qu’une mauvaise gestion de crise s’accompagne comme dans le cas de BP d’une mauvaise communication. L’origine est la mĂŞme dans l’approche managĂ©riale et l’approche stratĂ©gique.
Pour terminer sur le rĂ´le des dirigeants, on a beaucoup parlĂ© de communication externe dans notre entretien. Je voudrais aussi un peu parler de communication interne qui est une facette très importante de la communication de crise et insister, dans ce domaine, sur le rĂ´le des dirigeants. Evidemment, dans la gestion de crise il y a des enjeux de continuitĂ© d’activitĂ©, des enjeux business et stratĂ©giques, mais il me semble que l’un des enjeux les plus importants sinon le plus important, c’est l’enjeu humain Ă l’Ă©gard des collaborateurs qui sont concernĂ©s dans le groupe par la crise.
A cet Ă©gard, il me semble qu’une communication interne de leaders en pĂ©riode de crise, du PDG aux managers intermĂ©diaires doit accentuer certaines caractĂ©ristiques qu’une bonne communication interne doit avoir de tous temps. Evidemment il faut moduler les diffĂ©rentes caractĂ©ristiques que je vais citer en fonction de la nature et de la gravitĂ© de la crise.
En gĂ©nĂ©ral, il me semble qu’une communication d’un dirigeant en temps de crise doit ĂŞtre encore plus empathique qu’en temps normal. Il doit prendre en compte le traumatisme potentiellement créé par la crise au sein de ses troupes. On le voit bien en ce moment avec toutes les consĂ©quences de la crise du covid sur les collaborateurs des entreprises, le monde du travail, etc. Cette empathie signifie Ă©galement que le dirigeant d’entreprise doit peut-ĂŞtre un peu moins personnaliser sa communication, et mĂŞme s’il est très charismatique, laisser l’empathie prendre provisoirement le pas sur le charisme. A mon sens, la seule occurrence dans laquelle il doit avoir une communication très personnalisĂ©e, c’est s’il fait preuve de vulnĂ©rabilitĂ© et qu’il est prĂŞt Ă partager l’impact de la crise sur lui-mĂŞme, un peu ce qu’a fait le PDG de Marriott, Ă©videmment Ă contre-courant et Ă contre-sens. Il peut ĂŞtre très utile pour les collaborateurs d’une entreprise de dĂ©couvrir que le patron sait ĂŞtre vulnĂ©rable et sait communiquer sur ce que lui ressent aussi en pĂ©riode de crise.
Bien sĂ»r, tout comme la communication externe, la communication interne doit ĂŞtre encore plus honnĂŞte et transparente en pĂ©riode de crise qu’en temps normal, si c’est possible.
Un autre Ă©lĂ©ment très important dans la communication et le comportement des dirigeants est l’exemplaritĂ©. On ne peut pas en pĂ©riode de crise, encore moins qu’en pĂ©riode normale, appliquer une stratĂ©gie du « Faites ce que je dis, pas ce que je fais. » Nous avons vu l’exemple rĂ©cent du directeur de la santĂ© publique Ă©cossaise qui prĂ´nait le confinement Ă la tĂ©lĂ©vision et se rendait dans sa rĂ©sidence secondaire en pĂ©riode de confinement. C’est dĂ©lĂ©tère en termes de confiance, d’image et d’engagement des collaborateurs.
Je l’ai dit aussi tout Ă l’heure, la communication doit ĂŞtre d’autant plus inclusive lorsque l’on est en pĂ©riode de crise. La sortie de crise se fera de manière solidaire et collective ou elle ne se fera pas bien. Il faut dĂ©passer les silos horizontaux et aussi bien que les niveaux verticaux.
Je l’ai Ă©voquĂ© tout Ă l’heure, il est très important de donner du sens Ă la crise. Une crise créée au minimum de la dĂ©sorientation, au pire du chaos au sein de l’entreprise. Il est donc important que la parole performative et prescriptive du dirigeant de l’entreprise donne du sens pendant la crise Ă ce que veut dire la crise, et qu’elle prĂ©pare la sortie de crise en imaginant ce que l’entreprise et son environnement peuvent devenir après cette crise.Â
Hubert Callay d’Amato : Vous avez parlĂ© de raison d’ĂŞtre. Chez Paroles De Leaders nous sommes passionnĂ©s par le rĂ´le social des entreprises en gĂ©nĂ©ral…Â
Christophe Lachnitt : Magnifique, nous partageons ça !
Hubert Callay d’Amato : … et on sait que de manière gĂ©nĂ©rale, toutes les entreprises qui sont attentives Ă leur notation environnementale et sociale sont plutĂ´t des entreprises qui surperforment. On l’a vu avant la crise puisque Bloomberg l’avait rappelĂ©. Mais mĂŞme au plus fort de la crise, nous avons eu une Ă©tude de Bank of America Merrill Lynch qui indiquait que les entreprises les plus sociales surperforment de 5 Ă 10 points, ce qui n’est quand mĂŞme pas rien, en bourse par rapport aux indices de rĂ©fĂ©rence. Notez-vous, dans le domaine de la gestion de crise et de la communication de crise, une mĂŞme corrĂ©lation entre l’orientation sociale et environnementale d’une entreprise et sa capacitĂ© Ă mieux communiquer en pĂ©riode de crise ?Â
Christophe Lachnitt : Tout d’abord, nous partageons ce constat et les donnĂ©es que vous communiquez sont tout Ă fait intĂ©ressantes et illustratives de cette conviction que nous sommes nombreux Ă partager. Il y a une autre Ă©tude que je voudrais mentionner et qui est l’Ă©tude Meaningful Brands de Havas. Elle montre, avec une antĂ©rioritĂ© très importante, que les marques porteuses de sens surperforment aussi en termes de valorisation boursière, d’engagement des collaborateurs, etc. Evidemment, les marques porteuses de sens gĂ©nĂ©ralement sont des marques dont l’engagement sociĂ©tal est au coeur de l’ADN.
Ensuite, lorsque l’on fait la liaison avec la communication, le risque est de confondre les marques qui communiquent sur ces sujets avec les marques qui agissent sur ces sujets. On revient un peu Ă mon nĂ©ologisme de communic’action.
C’est ce qui rend la crise actuelle intĂ©ressante. Warren Buffett dit toujours que sur les marchĂ©s financiers, lorsque la vague se retire, on s’aperçoit de ceux qui portent pas de maillot de bain. C’est un peu similaire sur l’engagement sociĂ©tal des marques : lorsque la vague du covid va se retirer, on aura vu celles qui ont communiquĂ© plus ou moins lourdement et plus ou moins subtilement depuis 2-3 ans sur leur raison d’ĂŞtre, leurs engagements, etc. et qui n’auront rien fait de cohĂ©rent avec cet engagement pendant la crise. Et on verra ceux qui font beaucoup et qui peut-ĂŞtre communiquent de manière moins forte ou moins importante.
Il y a un mouvement très important qui est parti des Etats-Unis, qui se dĂ©veloppe dans d’autres pays et qui est notamment incarnĂ© en France par le groupe Danone : c’est le mouvement des B Corp. Ce sont des entreprises pour lesquelles la raison d’ĂŞtre l’emporte sur la rentabilitĂ© dans la dĂ©finition de leur activitĂ© et y compris la dĂ©finition de leurs risques lĂ©gaux. Une entreprise normale aux Etats-Unis peut ĂŞtre attaquĂ©e par certains de ses actionnaires parce qu’elle aurait mis en danger de manière inutile sa rentabilitĂ© et donc le retour sur investissement pour ses actionnaires. A l’inverse, une B Corp peut ĂŞtre attaquĂ©e parce qu’elle aurait pris des mesures ou mis en Ĺ“uvre des actions qui vont Ă l’encontre de la raison d’ĂŞtre qu’elle affiche.
C’est un retournement de logique. En France, Danone ambitionne d’ĂŞtre un des plus grands groupes B Corp dans la prochaine dĂ©cennie. Danone a gĂ©rĂ© la crise du covid par exemple en ne prenant pas les soutiens financiers de l’Etat pour le chĂ´mage partiel ou en prenant d’autres mesures qui correspondent Ă cette approche très engagĂ©e de ces entreprises.
C’est un communicant qui le dit : il faut toujours faire attention Ă ce que les entreprises communiquent et regarder ce qui se passe derrière. C’est lĂ oĂą les rĂ©seaux sociaux ont une grande valeur parce que toutes les parties prenantes de l’entreprise peuvent s’y exprimer. On a donc accès Ă beaucoup plus d’informations pour surveiller ou vĂ©rifier la validitĂ© de leurs affirmations et de leurs assertions. C’est l’une des valeurs ajoutĂ©es, parmi d’autres valeurs ajoutĂ©es et inconvĂ©nients, du web social.Â
Hubert Callay d’Amato : Merci Christophe !
Christophe Lachnitt : Avec plaisir Hubert, je vous en prie. Merci Ă vous de m’avoir invitĂ©.
Hubert Callay d’Amato : Tous nos remerciements Ă Christophe pour ce point de vue sur une sujet très important, celui du rĂ´le de la communication dans le contexte d’une crise au sein des organisations, et notamment des entreprises. Sur ce sujet, je renvoie bien Ă©videmment nos auditeurs Ă la toute nouvelle Ă©dition du Communicator qui est parue aux Ă©ditions Dunod. Si vous voulez suivre Christophe Lachnitt, je vous conseille Ă©galement son site superception.fr oĂą vous trouverez des interviews, des Talk TEDx et vous pourrez vous abonner Ă la newsletter hebdomadaire concoctĂ©e par Christophe.
